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indiscipline à l'école

Ce premier témoignage présenté sur Etat de droit répond à une attente : la présentation de cas concrets en provenance d'autres sources que celle de l'auteur de ce site. D'autres témoignages viendront émailler cette nouvelle rubrique. Les personnes intéressées sont d'ores et déjà invitées à faire part de leur propre expérience en envoyant leur témoignage à l'adresse qui s'affiche ici.

Le site Etat de droit s'engage formellement à faire relire par leurs auteurs (et rectifier autant que nécessaire) les témoignages qui lui parviendront AVANT toute mise en ligne sur le site. Par ailleurs, même après la mise en ligne, des rectifications seront toujours possibles. (Y compris la suppression pure et simple d'un témoignage si son auteur le demande après coup.) Le présent témoignage a donc été supervisé par son auteur qui a donné son accord final pour vous faire partager son expérience personnelle en tant que parent d'élève.

« Un problème simple comme un enfant qui tape mérite une sanction simple, proportionnée et immédiate. »

Par Gaël Courossé, 33 ans, contrôleur aérien, 5 enfants (Gironde) :

« Bonjour Monsieur,

« Suite à la lecture de votre site www.etatdedroit.fr , je me permets de vous faire part de l'expérience que nous avons vécue au cours de l'année scolaire 2007-2008.

« Cela faisait déjà un an que notre aîné de 7 ans était inscrit dans une école privée sous contrat. Comme cet établissement est une vieille institution, nous avions grande confiance en elle pour instruire notre enfant.

« Au bout de quelques mois d'école, des problèmes d'indiscipline sont apparus. Notre garçon revenait plus que fréquemment avec des bleus et les bagarres se succédaient à un rythme anormal. Pendant un temps notre garçon faisait parti des bagarreurs, jusqu'au jour où il s'est retrouvé lui-même dans de mauvais draps. Il a fallu l'amener d'urgence chez l'ophtalmologue pour un coup de pied dans l'œil.

« Nous connaissions tous les enfants concernés ainsi que leurs parents. Il nous semblait que ces garçons-là étaient semblables à tous les garçons de 7 ans, qu'ils n'étaient pas incontrôlables mais que si l'occasion se présentait et que le champ était libre, ils aimaient en découdre. C'était des garçons. Mais voilà, nos enfants étaient à l'école de 8h45 à 17h00 et nous n'étions pas là pour les réprimander. Malgré les mises au point à la maison, les affaires de violence continuaient et nous nous faisions du souci pour leur intégrité physique.

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« Pour faire régner la discipline, la directrice avait imposé depuis quelques années un permis à points. Les élèves ont des points en moins lorsqu'ils font des bêtises mais c'est seulement au bout de 20 points que l'enfant est vraiment puni. Il paraît que c'est un système qui s'est généralisé ces dernières années. Constatant l'inefficacité de ce permis à points avec certains enfants, nous avions fait des démarches auprès de la directrice et d'une association de parents d'élèves pour le faire retirer ou au moins modifier, mais sans succès.

« Nous avons fini par retirer notre fils de l'école en milieu d'année et lui avons fait l'école à la maison. Incroyable ! Une école primaire pourtant privilégiée, incapable de faire respecter les règles !

« Après réflexion, il nous est apparu que le problème venait principalement des méthodes utilisées pour faire régner la discipline : l'utilisation du permis à points comme principal moyen de sanction et de dissuasion. Si celui-ci fonctionnait bien au début de sa mise en place (il y a sept ans), il est apparu désormais très peu efficace, et ce, pour plusieurs raisons :

— Il est utilisé aussi bien pour des problèmes d'indiscipline que des manquements à caractère scolaire, ce qui crée un mélange des genres qui a pour résultat de minimiser dans l'esprit des enfants la gravité de certains de leurs agissements (par exemple la brutalité envers un camarade).

Ce système de permis à points donne le sentiment d'un crédit de bêtises à faire avant d'être sérieusement inquiété ; d'ailleurs certains, plus malins que d'autres, savent bien le gérer en récupérant des barres juste avant la fin de leur crédit. (Car il est possible de récupérer des points si l'enfant est sage pendant un certain temps...)

— La sanction finale, qui est censée punir les fautes diverses et variées, est susceptible de tomber plusieurs mois après la première faute. Or, quand le délai est si long, un enfant de 6 ou 7 ans ne fait plus le lien entre la faute et la punition. L'immédiateté de la sanction dans le cas d'une indiscipline nous paraît un élément essentiel.

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« J'avoue avoir du mal à comprendre comment on en est arrivé là. Il me semble que tant au niveau des manuels scolaires, que des méthodes de travail, que de la gestion de la discipline, les instits se compliquent la vie à loisirs.

« Un problème simple comme un enfant qui tape mérite une sanction simple, proportionnée et immédiate. Pourquoi imaginer un système complexe où l'on explique pendant 10mn que ce qu'il a fait est mal (il le sait déjà), que pour cette faute on lui retire tant de points etc. ?

« A ce sujet, nous pensons que les parents ne doivent pas forcément être impliqués dans la gestion de la discipline à l'école pour la simple raison qu'ils n'y sont pas. Il nous semble que le système "école" devrait pouvoir gérer la discipline indépendamment du contexte familial et social des parents et que de leur côté, les parents devraient pouvoir faire une grande confiance dans l'école pour que l'ordre et le calme y soient instaurés, même si les méthodes sont très différentes de celles de la maison. Après tout, l'école n'est pas la maison.

« Nous avions donc tenté d'aborder tout cela d'abord en entretien privé avec la directrice. Mais lors des discussions elle nous avait répondu qu'elle ne changerait rien du tout au système en se retranchant derrière des règlements que nous ne connaissions pas.

« Nous sommes conscients que la tâche des encadrants en matière de discipline n'est pas facile mais l'enjeu nous paraît essentiel.

« Vous comprenez maintenant pourquoi votre site nous a interpellé et nous comprenons maintenant mieux la situation des enseignants.

« En espérant que notre témoignage vous sera profitable.

« Gaël COUROSSÉ

Septembre 2008

La réponse du site Etat de droit :

Bonjour Monsieur,

J'espère surtout que votre témoignage sera profitable au plus grand nombre ! J'aurais pu signer à peu près tout ce que vous dites. Vous faites donc état de l'aggravation de plus en plus visible et répandue (même dans les écoles privées) de la violence scolaire. Plusieurs rapports — dont l'excellent rapport Schosteck du 26 juin 2002 — indiquent que cette violence scolaire et que la violence juvénile en général connaissent une forte aggravation, quasi-régulière, depuis le milieu des années 1990. Ce phénomène n'est donc pas récent mais les pouvoirs publics semblent continuer à le minimiser. Une certaine élite intellectuelle, souvent loin de cette réalité scolaire, persiste aussi dans le déni. Plus étonnant encore (mais je tenterai de l'expliquer plus loin) : les professeurs eux-mêmes, y compris lorsqu'ils sont durement confrontés à cette violence à l'école, sont paradoxalement souvent dans le déni !

Pour entrer un peu dans le détail, vous soulevez plusieurs problèmes autour de cette augmentation de l'indiscipline et de la violence à l'école :
1) le fait que cette violence apparaît maintenant parfois plus importante à l'école qu'en dehors de l'école ;
2) l'inefficacité des petites « techniques » actuelles pour tenter d'endiguer l'indiscipline et la violence à l'école ;
3) le fait que les écoles privées semblent ne pas échapper à cette tendance générale dans les écoles publiques ;
4) et le comportement des enseignants dans tout ça ?

1er problème : pourquoi y a-t-il parfois plus de violences à l'école qu'en dehors ?

Même si dans certains Territoires perdus de la République (pour faire référence à un ouvrage qui fit sensation il y a quelques temps) il peut y avoir davantage de violences en dehors de l'école qu'à l'intérieur de l'école, plusieurs parents d'élèves de quartiers plus calmes m'ont déjà dit, comme vous, que le comportement des enfants apparaît parfois plus violent à l'intérieur même de l'enceinte scolaire qu'en dehors.
  La première réponse qui me vient à l'esprit, c'est que les professeurs aujourd'hui ont beaucoup moins de moyens d'action (de pression, de sanction) à leur disposition que les parents vis-à-vis de leurs enfants. En effet, comme vous le savez, avant les professeurs pouvaient exercer ce qu'on a pu avoir tendance à appeler des « châtiments corporels » : c'est l'histoire du coup de règle sur le bout des doigts ou d'éventuelles gifles facilement lâchées ou autres brimades du même type... Aujourd'hui, tout le monde ou presque s'accorde à reconnaître qu'il ne faut pas revenir à ces temps anciens (pas si lointains en fait) qui apportèrent sans doute leur lot d'excès et d'injustices.
  A cet égard — et après une petite hésitation — je ne suis finalement pas partisan moi-même d'un retour à des punitions corporelles. Je pense qu'institutionnaliser ce type de pratique conduirait probablement à des excès. Tout juste suis-je partisan que nous évitions de judiciariser le moindre petit écart d'un professeur qui se serait laissé aller à, par exemple, donner une petite gifle à un élève qui viendrait de l'insulter sans raison...

Or, cette évolution aura beaucoup moins concerné les parents ! Une maman, un papa, s'ils veulent donner une petite tapette sur la main de leur enfant, personne n'ira les embêter ! (Du moins jusqu'à présent...) De nos jours, on entre beaucoup moins facilement dans un foyer que dans une école. Et pour les parents qui répugneraient à infliger la moindre petite douleur physique à leur enfant, le pouvoir de pression sous forme de petites privations diverses et variées reste intact : si tu n'es pas sage, pas de glace ! ou pas de sortie ! Avec bien sûr sa déclinaison en mode positif : si tu es sage, tu auras une glace !
  Par conséquent, même si l'idéologie anti-sanction s'est largement propagée dans l'ensemble de la société française, les parents qui veulent faire pression sur leur enfant (pour s'en faire obéir) le peuvent encore. Alors que cela est beaucoup moins vrai chez les professeurs à l'égard de leurs élèves — surtout si lesdits parents leur refusent le moindre pouvoir — d'autant qu'en général ils ont beaucoup plus d'élèves que les parents n'ont d'enfants...
  Je tâcherai de développer plus là-dessus dans une prochaine étude, mais pour résumer ma pensée : dès lors que les professeurs furent privés d'un groupe de moyens d'action très dissuasifs (les punitions corporelles), il eût fallu prévoir une compensation (nouveaux moyens d'action plus en phase avec nos principes actuels) ou au moins ne pas trop diminuer le pouvoir encore à leur disposition au début des années 1980. Or, c'est l'inverse qui s'est produit ! Tandis que pour ma part j'ai préféré la conclusion suivante : puisqu'on ne peut plus punir physiquement les élèves, alors renforçons le pouvoir de sanction des professeurs.

2ème problème : pourquoi en vient-on à inventer des « techniques » inefficaces ?

Réponse simple : c'est là une conséquence très directe de la réponse au premier problème !

Réponse un peu plus détaillée : à partir du moment où les professeurs du primaire n'ont toujours pas le droit de sanctionner — au sens des sanctions disciplinaires définies par l'Education nationale : notamment les renvois — et de moins en moins le droit de punir — au sens des punitions scolaires selon la même Education nationale qui essaye au maximum d'en extirper le côté contraignant et désagréable... — eh bien ils sont en quelque sorte obligés de développer des trésors d'imagination pour tenter de suppléer ce manque flagrant de moyens d'ACTION. Mais on ne remplace pas l'or par du plomb, ni les punitions ou sanctions dissuasives par tel ou tel petit système de retrait de points qui s'apparente beaucoup plus à un jeu qu'à une contrainte... C'est pourquoi, vous l'avez constaté, cela ne marche pas. Eh non ! On ne change pas la nature humaine d'un coup de baguette magique.

Par ailleurs, ce n'est pas la première fois que je constate un phénomène très pernicieux à l'Education nationale : le mauvais recopiage de quelque chose de sensé qui est plaqué dans un contexte inapproprié, puis vidé de toute sa substance ou totalement déformé, et qui, au bout du compte, aboutit à une solution qui n'a plus rien à voir avec le modèle auquel elle se réfère... Je l'ai déjà dénoncé à propos du « sursis » remixé appliqué aux sanctions depuis l'an 2000 ; je l'ai encore récemment souligné dans cette lettre au ministre de l'Education nationale ; et je le constate à nouveau dans l'exemple que vous donnez.

En effet, ce système de retrait de points n'est pas sans évoquer le système assez récent du permis de conduire à points. SAUF QUE... Sous couvert de reprendre cette idée, celle-ci est totalement dévoyée ! Dans le contexte de la conduite automobile, les retraits de points s'ajoutent aux amendes, vous pouvez avoir jusqu'à 6 points de retirés d'un coup sur 12, et le jour où vous n'en avez plus c'est la sanction maximale qui tombe (la suppression de votre permis de conduire) ; dans le pâle copier-coller destiné à l'école, les retraits de points remplacent la punition, il y a 20 points, je suppose qu'on n'en retire pas 6 d'un coup, et surtout : quand vous n'en avez plus, quelle est la punition au juste ? Elle n'est sans doute pas aussi sévère ni coûteuse qu'une suppression du permis de conduire !
  On est donc là typiquement, vous vous en êtes largement aperçu, dans un total simulacre de sévérité qui n'est en fait rien d'autre... que l'exact contraire de la sévérité.

3ème problème : pourquoi les écoles privées n'échappent-elles pas à la violence ?

La réponse ici est relativement simple : les écoles privées ne sont pas prémunies contre le désordre ambiant parce que, pour la plupart, ce sont des écoles privées sous contrat. Elles doivent donc (dans les grandes lignes) obéir aux règles qui régissent les écoles publiques, c'est-à-dire — lorsqu'il y a des élèves très irrespectueux — à la quasi-absence de règles à l'école du fait d'une quasi-impossibilité officielle de sanctionner ces élèves-là. Les fonds publiques que touchent les écoles privées sous contrat ont aussi leur corollaire : elles ne sont pas indépendantes ! Tout juste un peu autonomes.

C'est uniquement sur ce dernier point qu'il peut y avoir une petite différence : la relative autonomie de certaines écoles privées. L'autorité étant à base de pouvoir, si une directrice d'école privée a par exemple le pouvoir de refuser un élève du quartier en arguant qu'il n'y a plus de place dans son école (refus que ne pourra pas forcément soutenir une directrice d'école publique), elle a une petite marge de manœuvre en plus. L'école privée pourra ainsi plus facilement (selon les cas) refuser l'inscription d'un élève « connu défavorablement », de même qu'un collège ou lycée privé pourra plus facilement refuser un élève renvoyé d'un autre établissement scolaire... Mais globalement, la tendance à l'augmentation de la violence scolaire touche aussi les écoles privées sous contrat ! Ce n'est pas comme le nuage de Tchernobyl qui, officiellement, s'était arrêté à nos frontières...

4ème problème : quel rapport nos professeurs entretiennent-ils avec le pouvoir ?

L'aspect peut-être le plus inquiétant de tous me paraît être celui-ci : les instituteurs et professeurs n'ont jamais réclamé le pouvoir (de pression ou sanction à l'égard des élèves) qu'on leur a enlevé. Leurs syndicats, visiblement, ne s'en sont jamais préoccupés. Le principe même de sanction semble recouvert d'une gigantesque chape de plomb qui interdit, depuis deux bonnes décennies, toute discussion à son endroit. Le dogme de l'idéologie anti-sanction domine tout. Je m'en suis encore récemment aperçu quand, dès la production du début de mon propre témoignage — j'y fais état de dysfonctionnements du type de ceux que vous évoquez, mais sans doute en plus grave — j'ai pu noter que les premières réactions des professeurs des écoles (disons celles qui se font le plus entendre) tendaient une fois de plus à :
1) Culpabiliser voire accuser fortement une équipe enseignante sûrement dépassée mais qu'ils n'ont jamais connue.
2) Refuser d'admettre qu'à un certain niveau d'incivilités les petits moyens de pression actuels sont insuffisants.
3) Délégitimer d'emblée le principe de sanction (notamment les sanctions de renvoi temporaire).

L'inconvénient de ce type de réactions est qu'elles produisent souvent des conséquences négatives en cascade :
— Les professeurs ressentant des problèmes d'autorité vont de moins en moins oser le dire puisqu'ils se retrouvent mis en accusation de toute part, pas seulement par leur hiérarchie (parfois) ou par certains parents d'élèves, mais aussi, de façon plus insidieuse (malgré les bonnes intentions affichées), par la fameuse réaction stéréotypée « vous avez baissé les bras ! » dont j'ai d'ailleurs essayé d'expliquer ici à quel point elle m'apparaît dérisoire.
— Il y a surtout un grand fatalisme dans l'idée que les professeurs ne pourraient plus jamais bénéficier de moyens d'action conséquents et qu'ils devraient donc à tout jamais se contenter des quelques bien maigres punitions à leur disposition (notamment à l'école primaire).
— Enfin, déconsidérer le principe même de sanction — que ce soit à l'école ou ailleurs — c'est un peu comme vivre dans un autre monde... Qu'est-ce qui a fait baisser le nombre de tués sur les routes : une tapette sur les doigts ? une gentille réprimande du gendarme ? ...ou de véritables sanctions dissuasives ?

Cet aspect m'apparaît donc central. Je ne puis ici le développer davantage car cette question de l'attitude des professeurs à l'égard du pouvoir de sanction mérite un traitement spécifique : je tâcherai de faire plus longuement état des principaux « arguments en présence » dans une prochaine étude.

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